L'Eure Agricole Et Rurale 26 avril 2021 a 08h00 | Par PROPOS RECUEILLIS PAR TH. GUILLEMOT

Le prolongement de l’exploitation.

Des clignotants verts (le prix des céréales) à ceux presque rouges (les EGalim) en passant par l’orange (la crise de la Covid-19), grand tour d’horizon au cœur de NatUp avec Jean-Charles Deschamps et Patrick Aps. Président et directeur insistent : « la coopérative n’est que le prolongement de l’exploitation ».

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JEAN-CHARLES DESCHAMPS ET PATRICK APS, président et directeur de NatUp
JEAN-CHARLES DESCHAMPS ET PATRICK APS, président et directeur de NatUp - © TG

Les agriculteurs eurois ont manifesté le 2 avril dernier faisant part de leurs inquiétudes vis-à-vis de l’élaboration du PSN (Plan Stratégique National) et de la future PAC. Vous êtes solidaires ?

Jean-Charles Deschamps. Premièrement, que le revenu des agriculteurs soit impacté de 70 e en moins à l’hectare comme on le pressent aujourd’hui, c’est insupportable. La PAC 2024 doit être acceptable pour l’ensemble des agriculteurs. Il faut faire comprendre à nos politiques que l’on ne change pas de cap comme cela. Après, que met-on derrière cette réforme ? Sera-t-on en capacité d’aller chercher de la valeur ajoutée avec les engagements environnementaux déjà existants ou bien au contraire les écorégimes seront-ils réservés à la HVE (Haute Valeur Environnementale) de niveau 3 ou au bio ? Si tel est le cas, il faudra du temps pour y accéder.

Deuxièmement, on a la chance d’avoir en face de nous un ministre de l’Agriculture à notre écoute, un partenaire avec lequel il faut travailler de concert. Alors « oui », je suis solidaire, mais attention à la méthode. Jeune, je me suis trouvé en première ligne et je suis monté sur les barricades. Il faut parfois prendre son bâton de pèlerin et descendre dans la rue pour se faire entendre, mais on a besoin d’une communication infaillible sur le sujet. Depuis un an, l’agriculture a un peu redoré son blason. On a une image à défendre. Attention à ne pas se faire déborder par quelques dérapages maladroits qui nous éloigneraient à nouveau du consommateur.

 

Vous évoquiez la HVE, on peut y ajouter le bilan carbone, les GES et tutti quanti. Quels enjeux pour les agriculteurs et quid de la reconnaissance environnementale en termes de revenu ?

Patrick Aps. Nous travaillons sur tous ces sujets pour lesquels nous avons d’ailleurs dédié quelques postes supplémentaires. Il y a plusieurs raisons à cela. La première, c’est le caractère parfois réglementaire qui ne nous laisse pas le choix. La seconde, les sujets environnementaux constituent une préoccupation d’entreprise. Nous avons notre rôle à jouer pour lutter contre le réchauffement climatique ou contribuer à la neutralité carbone. Nous œuvrons dans l’intérêt collectif. Ces démarches sont parfois vertueuses, porteuses de progrès et potentiellement génératrices de valeur supplémentaire comme la prime GES (Gaz à Effet de Serre) qui nous a permis de redistribuer 400 000 e à nos adhérents. C’est encore modeste, mais c’est déjà un début.

Jean-Charles Deschamps. La démarche HVE, je peux en parler, je sors de formation. L’idée est de faire un focus à l’instant T sur l’exploitation pour mesurer ce qu’il reste à faire pour atteindre la pallier supérieur. Le niveau 1 est facilement atteignable. Le 2 demande un peu plus de travail. Pour le HVE (niveau 3), il y a obligation de résultat.

Pour NatUp, être estampillé HVE c’est un plus par rapport aux marchés et aux clients qui doit se traduire dans le cadre d’un contrat gagnant/gagnant pour le groupe et bien sûr ses adhérents. On doit être en capacité, demain, de primer des blés ou des orges labellisés.

Autre intérêt, le HVE pourrait dans un avenir plus ou moins proche se substituer à un certain nombre de labels, pas le Label Rouge bien sûr, mais d’autres dans lesquels tout le monde ne s’y retrouve pas ou plus. On aboutirait ainsi à une démarche de simplification. S’il y a des clients HVE, il faut donc y aller en pensant plus-value et en n’oubliant pas que c’est l’exploitation qui est labellisée, non pas une ou deux productions.

 

Les filières sortent des boxes de négociations commerciales sous régime EGAlim. Qu’en retenez-vous ?

Jean-Charles Deschamps. Dire que l’on est satisfait, « non ». On n’arrive jamais à faire passer les hausses que l’on souhaite. Nous avons en face de nous des centrales d’achat de grande puissance, alors, c’est compliqué. Je pense que la loi EGalim a amené beaucoup de confusion. Nous construisons au quotidien et plus ou moins vite des partenariats, tant en productions animales que végétales, avec Lidl, Carrefour, Auchan, Système U... Après, il y a la déclinaison avec les commerces locaux, de la grande surface à la petite, avec lesquels il est parfois délicat de nouer une relation contractuelle parce qu’on lui a déversé une benne de fumier sur son parking. Et, quand on y arrive et sur la masse, cela ne représente qu’un très faible volume. Il y a encore beaucoup de travail à mener sur ce sujet. Mais n’oublions jamais que ce sont nos premiers clients et ce qui est important c’est d’être dans la construction.


Patrick Aps. Les négociations sont toujours aussi hards, notamment avec les GMS. Pour autant, je ne suis pas sûr que l’on se rende collectivement service en menant des opérations « fumier ». Je ne le dis pas tant vis-à-vis de la GMS, mais plutôt vis-à-vis du citoyen et du consommateur lambda qui ne comprend pas forcément ce genre d’action. Cela ne signifie en rien que nous ne sommes pas solidaires des producteurs. Nous sommes dans le même bateau. La coopérative n’est que le prolongement de l’exploitation. C’est plutôt une question de forme, mais nous devons construire avec même si c’est difficile.

 

La séparation du conseil et de la vente des produits phytosanitaires entre dans le dur. Une fausse bonne idée ?

Patrick Aps. C’est une bonne formule, une fausse bonne idée en effet ! Les intentions visant à faire baisser les niveaux de consommation des produits phytosanitaires sont louables. Nous avons choisi la vente, la loi nous interdit donc le conseil et nous la respectons. Pour autant, cela ne nous interdit pas de mener à bien des expérimentations pour disposer de références afin d’affiner notre expertise agronomique. Mais le conseil de préconisation en termes de produit phytosanitaire, in situ dans la parcelle, c’est fini. Par contre, si un adhérent vient voir en dépôt son ATE pour lui demander d’identifier une adventice avec la stratégie de lutte qui va avec, il peut lui répondre de façon globale.


Jean-Charles Deschamps. C’est un vrai chamboulement dans la relation à l’adhérent que notre conseil d’administration a bien pris en compte. Quand on lit ici ou là que cette loi n’a rien changé, c’est faux et irresponsable. Si on veut positiver, on peut estimer que l’on redonne du pouvoir à l’adhérent. Un adhérent de mieux en mieux formé et qui décide de sa stratégie en fonction d’un catalogue de propositions que nous avons testées. Enfin, nous sommes toujours présents sur l’accompagnement des plans de fumure, les amendements, les itinéraires culturaux, la création de nouvelles filières (blé dur, sorgho...). Nous en comptabilisons 36 au niveau de NatUp. Reste une interrogation, quid des CEPP (Certificat d’Economie de Produits Phytosantaires) ? Nous n’avons pas le droit de conseiller, mais on nous impose une obligation de résultat. C’est juste hallucinant avec potentiellement une épée de Damoclès de 3,5 Me de pénalité au-dessus de notre tête.

 

Lors du congrès annuel de la coopération agricole, on a évoqué la déspécialisation de l’agriculture dans certaines régions. Vous en pensez quoi  ?

Patrick Aps. On a requalifié notre projet en jouant notamment la carte de la diversification. Notre rôle, c’est aussi de proposer. Pour gagner en résilience et conforter notre modèle économique, on suggère à nos adhérents qui le souhaitent d’entrer dans de nouvelles filières animales ou végétales. Nous disposons de tout un spectre que nous évaluons en permanence. Pour illustrer le propos, sachez que notre service agronomique travaille cette année sur 60 espèces végétales différentes pour capter celles qui pourraient révéler un intérêt agricole. Au-delà des nouveautés, il y a aussi la relocalisation. C’est le cas avec la lentille que nous importions de Chine et du Canada. Nous avons ouvert ce dossier il y a 4 ans avec 50 ha. Cette année, ce sera 500.


Jean-Charles Deschamps. J’y ajouterai le blé dur et le sorgho, 1 200 ha cette année avec un débouché assuré. Les champs du possible sont importants. Les jeunes agriculteurs y sont particulièrement sensibles avec la volonté de capter de la valeur ajoutée. C’est notre rôle que de les accompagner.

 

Le prix des céréales et des oléopro est au plus haut. Est-ce durable ?

Patrick Aps. Ils swinguent dans des volumes et des proportions presque jamais atteints. Les raisons de cette volatilité sont multiples : l’arlésienne des stocks chinois, la rupture d’accords commerciaux internationaux, un rapport de l’USDA qui dit le contraire de ce que l’on pensait, un aléa climatique dans un coin de la planète, des intentions de semis à géométrie variable... Quant à la durabilité ? Je ferai mienne la réponse d’un vieux courtier respecté dans la profession : « la hausse est à craindre, la baisse est à redouter ».


Jean-Charles Deschamps. Les cours que nous avons connus ces derniers mois et semaines ont incité beaucoup de nos adhérents à prendre position pour la prochaine campagne. Les niveaux d’engagements n’ont jamais été aussi précoces, mais attention à ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Il ne faut engager qu’une partie raisonnable de son potentiel de production. NatUp propose différentes formules pour sécuriser les choix.

 

Quelles conséquences de la crise sanitaire liée à la Covid-19 qui n’est pas terminée ?

Patrick Aps. Au-delà des difficultés d’organisation, c’est sur nos métiers alimentaires que l’impact est le plus important avec la fermeture de la RHF (Restauration Hors Foyer) et des arrêts temporaires à l’exportation. 30 % de perte de CA (Chiffre d’Affaires) d’un côté et 10 à 20 % de l’autre et nous n’en sommes toujours pas sortis.


Jean-Charles Deschamps. La vie de la coopérative a également dû s’adapter au niveau de la gouvernance. Les comités de régions, les assemblées de secteurs, notre assemblée générale (...), tout s’est fait à distance. Cela nous a appris de nouvelles façons de communiquer et le statutaire a été respecté. Néanmoins, c’est plus compliqué d’échanger sur une réflexion globale et stratégique, sur notre vision de l’avenir. Moins grave pour de vieux briscards comme nous pour qui un simple coup de téléphone peut suffire pour se comprendre, mais c’est plus handicapant pour de jeunes administrateurs en construction. Il ne faudrait pas que cela dure.

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